jeudi 8 août 2013

Des révolutions fantômes, la faillite, David Evans et l'océan radioactif.

J'ai rencontré un homme dans le train, il devait être 1h du matin. Je me suis assise, sans trop regarder à côté de qui, et au bout d'un moment j'ai remarqué que l'homme en face de moi faisait des mouvements étranges. Comme s'il était constamment attaqué à la fois par un essaim d'abeilles et par deux ou trois corbeaux. Les gens s'étaient peu à peu éloignés de lui, à cause de son curieux manège, mais j'étais restée juste en face, perdue dans mes pensées. Faut dire qu'à faire tout ça, il avait vraiment l'air d'un fou, si on vivait dans le monde d'American Horror Story, Soeur Jude l'aurait depuis longtemps enfermé (sur l'air de "Dominique, Nic, Nic"). 

Et puis à force de chasser les chauves souris imaginaires, il a finit par me cogner légèrement la jambe, rien de bien grave. Il s'est très gentiment excusé, j'ai dit que ce n'était pas grave et il a rigolé. Il avait l'air d'avoir sacrément mal, je lui ai demandé si ça allait, il a dit que c'était dur à expliquer, que ça lui piquait partout. On a partagé les tomates qu'il me restait du pique-nique au parc de la Villette. Il m'a raconté. Le Ghana, comment avant il travaillait sur les bateaux en Italie, puis en Allemagne. Comment il avait perdu toute sa famille, comment les abeilles étaient apparues après l'enterrement de son petit frère. Comment il entendait les voix des personnes décédées du Ghana dans sa tête, pour ne rien arranger, ce qui l'empéchait de travailler car il devait prendre soin de les écouter.

- Comment tu t'appelles ?
- Eva, et vous ?
- David Evans.
- C'est marrant, c'est un prénom américain.
- Oui, c'est comme pour toute ma famille, on est nés avant la libération. Ma soeur s'appelle Victoria Eva.



Street Art by Bumble Bee in Downey - Photo by Johanna Kolodny
  Et tout le reste de sa famille avait pour deuxième prénom "Evans" pour les garçons, "Eva" pour les filles. Est-ce que c'était vrai ? On s'en fiche un peu. Cet homme, on doit pas lui parler souvent, d'ailleurs je ne lui aurais certainement pas parlé dans d'autres circonstances. Avec son air vraiment mal en point, il porte en lui des blessures qui ont l'air trop profondes, tellement que son corps rejoue constamment une guerre qu'il a déjà perdu. Cet homme c'est le monde.

Il porte les blessures de tout son pays dans sa tête, il a voyagé partout, travaillé dans tout un tas de pays, servi plusieurs multi nationales pour passer la nuit à crever dans un train de banlieue. Et si personne ne lui parle, si personne ne raconte son histoire, il tombera dans l'oubli.

Street Art by Bumble Bee in Downey - Photo by Johanna Kolodny

Comme la République Centrafricaine qui est en train de sombrer, et qui est en faillite, c'est pire qu'à Détroit mais on en parle pas. La Bulgarie se révolte depuis des mois, mais on prend soin de ne pas l'ébruiter, des fois que ça donnerait des idées, mince on l'a pas prise en Union Européenne pour qu'elle fasse tout foirer celle-ci. Les médias choisissent soigneusement les problèmes pour lesquels nous devons nous inquiéter, cela ne doit pas être trop fort pour ne pas nous indigner plus que de raison, ou trop inspirant, des fois que nous voudrions faire pareil chez nous.
Alors ressortons un vieux problème. Tiens, si l'on reparlait de Fukushima et des déchets radioactifs dans l'océan. Oui mais ça date de trois ans ça. C'est pas grave, ça passe, ça les occupera.

David Evans, la République Centrafricaine, le Ghana, la Bulgarie, et les milliards de blessures encore plus invisibles, nous sauterons bientôt aux yeux et ça nous piquera comme des corbeaux, des guèpes et plein d'autres trucs comme ça. 

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